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Jean Marc Pastor :  » Les photos en altitude, un Un vrai casse-tête mais c’était passionnant… »

Jean Marc Pastor c’est l’auteur d’une des photos les plus connues des Rallyes, celle de Pykalisto en Suède mais Jean Marc Pastor c’est aussi Mille et un virages au début des années 2000 et nombreuses photos pour de nombreux médias. Autant dire qu’il connait bien le sujet de la photo en rallye, rencontre avec Jean Marc Pastor !

Rallye – Infos : Bonjour Jean Marc, c’est toi l’auteur de cette fameuse photo de Pykalisto en Suède, peux tu nous raconter l’histoire de cette photo ? 

Jean Marc Pastor : C’est avant tout un gros coup de bol. Je suivais les rallyes avec une bonne bande de potes avec qui on faisait des reconnaissances et on se partageait les infos sur les bons coins. Sur cette spéciale, on se plante de chemin, la météo était bouchée et il neigeait. On avait dû louper un accès et finalement, on arrive à cet endroit qu’on ne connaissait pas. Les voitures ouvreuses passent sans vraiment donner une idée de l’action. Je décide de me placer à l’extérieur de ce gauche où ça arrivait vite. Pas très safe mais il y avait du dégagement derrière mois et surtout, j’étais au 300 mm, donc assez loin. Les premières WRC arrivent en ordre inversé : les Hyundai, des Ford privées, une Skoda. A chaque fois, ça prenait de plus en plus corde et ça commençait à lever la roue intérieure, ça faisait une belle image. Et Pykalisto arrive complètement corde ! Je shoote et la 206 bascule sur le côté tout en approchant de moi jusqu’à prendre toute la place dans mon viseur. C’est à ce moment là que je me jette en arrière. La 206 continue sa folle course mais sur le toit et passe exactement où je me trouvais quelques secondes auparavant !!! Je change d’objectif vite fait et je continue à shooter. Les quelques spectateurs présents, dont mes potes, entreprennent de remettre la voiture sur ses roues mais sur la neige, sans appui, c’est pas simple. Et les secondes défilent… Je sens qu’il va se passer quelque chose car Rovanpera ne va pas tarder. Les spectateurs en bavent et parviennent enfin à remettre Pykalisto sur ses roues. C’est à ce moment là qu’Harry arrive et percute la 206 de Pykalisto. Et moi, je shoote, encore et encore. Grosse confusion, tu l’imagines bien. Pykalisto est sonné, reste dans son baquet, puis les autres WRC arrivent, Burns en tête. La spéciale est neutralisée. Je regarde mes photos et j’ai du mal à croire ce que je vois. Les potes sont comme des dingues en regardant les photos. Par précaution, j’enlève ma carte mémoire pour éviter la fausse manip. Puis la journée continue… Le rallye commençait bien. Le soir en salle de presse, il y avait du monde autour de mon ordi, tu peux l’imaginer. Inutile de te dire que cette séquence s’est bien vendue !

Rallye – Infos : Peux-tu te présenter et nous rappeler ton parcours sur les rallyes ?

Jean Marc Pastor : J’ai un parcours professionnel atypique mais le fil conducteur, c’est la passion. J’ai toujours essayé de faire ce que j’aimais. J’ai toujours aimé la photo et l’aéronautique. A 57 ans, je pense que j’y suis arrivé la plupart du temps et encore aujourd’hui. J’ai une formation commerciale, j’ai vendu des voitures, du modélisme, des piles, du matériel photo et mes photos ! J’ai surtout appris à me vendre !

Jean Marc Pastor
Jean Marc Pastor

En 1994, j’étais directeur commercial chez un grossiste photo sur Lyon et j’avais un de mes clients qui avait un minilab et qui faisait des photos sur les rallyes pour les équipages. Il faisait des rushs, c’est-à-dire qu’il faisait ses photos en début de rallye, il faisait les tirages dans la nuit et le lendemain, il vendait sa production à l’arrivée. Ça tournait pas mal et un jour, il m’a proposé de l’accompagner sur la Ronde Cévenole. C’est là que j’ai fait mes premières photos, au « 2 roues » de Pommiers pour les connaisseurs, là où Jean-François Mourgues a mis sa M3 sur le toit, alors qu’il était en tête de l’édition 95 je crois. J’y étais mais j’ai pas les photos, désolé !!!! Cette première expérience m’a bien plu, on a renouvelé l’expérience sur d’autres rallyes, mes photos étaient de mieux en mieux et le déclic a eu lieu au Rouergue 1995. On a fait les photos, on a fait les tirages puis mon pote est parti couvrir un autre rallye et je suis allé à la remise des prix à Rodez pour vendre. Et Jeannot Ragnotti est venu s’assoir à coté de moi, il a regardé les photos. Jeannot, la première fois que je l’ai vu, c’était en 1981, quand mon oncle m’avait amené sur la spéciale de St Jean en Royans. Le souvenir de cette R5 Turbo sur la neige restera à jamais gravé dans ma mémoire. Et il était là, à côté de moi. Il est resté jusqu’à la fin, il a signé des autographes sur les photos et j’ai tout vendu ! A l’époque, c’était compliqué d’avoir des belles photos pour le public. L’idée m’est venue de faire des photos sur le championnat de France et de faire un stand partout où c’était possible pour vendre au public. Puis, de fil en aiguille, les pilotes venaient s’installer dans mon stand, signer des autographes. Puis ces mêmes pilotes m’ont amené leurs sponsors puis tout s’est enchainé très vite. Avec les premières recettes du championnat de France, j’ai décidé de partir sur le championnat du monde, un terrain de jeu qui me donnait envie. On était en 1996, Auriol était le seul pilote français et il y avait seulement 2-3 photographes français qui couvraient l’ensemble du championnat : François Baudin de DPPI, Jo Lillini et Pascal Huit, tous les 2 indépendants. Pascal produisait des photos superbes, grande maitrise de la lumière, une référence comme on dit. Il était lyonnais comme moi, on a sympathisé et je l’ai rejoint sur le premier rallye d’Indonésie 96. Mon anglais était pitoyable, j’ai découvert le magic circus du WRC, cet univers à part. Et quelques années plus tard, Peugeot, puis Citroën s’engageaint en WRC, il y avait de plus en plus de boulot, j’intègre le staff de l’agence Vandystadt. Loeb débarque, ce sont les très belles années de ma carrière. Ma vie WRC a été juste incroyable !

Rallye – Infos : Tu sais le nombre de photos prises et le nombre de rallyes que tu as couvert ? 

Jean Marc Pastor : On m’a souvent posé la question. Honnêtement, je n’ai jamais compté le nombre de photos. C’était variable. 1000, 1500 photos par rallye. Et puis, il y a l’époque d’avant le numérique. Tu shootes pas pareil quand tu dois développer des diapos ! Quand au nombre de rallyes, idem, je ne comptais pas. Une dizaine d’années à tourner autour de la planète, à raison de 15 rallyes par an plus certaines épreuves comme les 24 H du Mans, auto et moto, le Bol d’Or, les séances de test, bref, ça fait du chemin…

Rallye – Infos : Un mot sur la magnifique édition de « Mille et un virages »

Jean Marc Pastor : Quand tu fais de la photo, c’est surtout pour partager ce que tu as vu, ta vision du spectacle offert par les pilotes.

En 1998, j’étais un peu frustré que la presse ne profite pas plus de mes images. Pas mal de titres et de constructeurs étaient sous contrat avec DPPI, qui avait un staff important et capable de couvrir pas mal d’épreuves de toutes disciplines le même week-end. C’était donc compliqué d’exister et de se faire connaître.

C’est pour cela que j’ai décidé d’éditer mon bouquin pour partager ma passion de la photo avec le public et de me faire connaître. J’ai approché des partenaires, j’ai fait la mise en page tout seul sur mon Mac portable et j’ai sorti la première édition en 1998. 3000 exemplaires ! J’étais fier du travail accompli et l’accueil a été top. Je n’ai pas tout vendu la première année, mais grâce au succès des éditions suivantes, le reste a été vendu. Le succès ne s’est pas démenti jusqu’à vendre 15 000 exemplaires de l’édition 2004 ! La dernière édition en 2005 s’est vendue à 13000 exemplaires.Mille et un Virages m’a fait connaître auprès des sponsors, de la presse, c’était un vecteur important de ma communication. 

Jean Marc Pastor

Rallye – Infos : En parlant de cela, que deviens tu et est-ce que tu suis toujours les rallyes ?

Jean Marc Pastor : J’ai arrêté fin 2005. J’avais fait le tour du WRC, Peugeot et Citroën arrêtaient le championnat, j’avais d’autres projets photos (sur le Tour de France en particulier) et au niveau de ma famille, je manquais à mes 4 enfants et mon épouse de l’époque devait boucler un master 2. Donc, je me retrouvais à la croisée des chemins, c’était le moment de me projeter dans de nouvelles aventures.

Je suis les rallyes de loin. Tu sais, je n’ai jamais été un vrai passionné de rallyes. J’ai aimé le rallye pour ce qu’il m’a apporté : rencontrer plein de personnes exceptionnelles et pas que des pilotes : des mécanos, des team manager, des partenaires, des attachés de presse, des collègues photographes, des anonymes au bord des spéciales avec qui j’ai pu partager des moments de convivialité top, malgré la barrière de la langue ou la différence de culture. Et surtout des paysages, à perte de vue, des levers de soleil, des lumières magiques… 

Aujourd’hui, je suis dans le monde de l’ULM, je vole une grande partie de l’année et je fais toujours un peu de photo aérienne avec un pote qui est assez doué. On partage plein de choses et je lui transmets mon expérience de la photo aérienne. On forme un beau duo, on se fait plaisir et ça marche !

Rallye – Infos : En parlant de technique, pour toi une photo réussie en rallye c’est quoi ?

Jean Marc Pastor : C’est avant tout une photo qui plaît ! Une bonne photo doit sublimer une action, une ambiance et permettre à celui qui la regarde de s’imaginer à la place du photographe pour ressentir les mêmes émotions. La technique, que ce soit lors de la prise de vue (cadrage, vitesse, exposition, choix de l’objectif…) et maintenant en post-production, doit libérer la créativité. Ce sont des outils mais le photographe, c’est comme un écrivain, il écrit une histoire mais avec des images. Il fait passer des émotions, des sentiments.

Rallye – Infos :On sait que tu étais spécialisé sur les photos à partir des hélicoptères pour faire des photos vues du ciel, tu peux nous expliquer comment cela se passait ? 

Jean Marc Pastor : En 2000, Yann Arthus Bertrand sort « La Terre vue du ciel ». Une bombe au niveau photo, un travail colossal de plus de 10 ans, avec des moyens importants. Du jamais vu ! Je me suis dit que le rallye pouvait parfaitement se prêter à cet exercice, à cette vision. Tout d’abord, il fallait du budget pour louer un hélico sur chaque manche. Mais aussi avoir les autorisations dans tous les pays aux règlementations différentes. Un vrai casse-tête ! Pour le budget, il me fallait trouver 250 000 €. J’ai failli y arriver en 2003 mais finalement, c’est en 2004 que j’ai pu avoir le budget et toutes les autorisations. L’aventure pouvait commencer ! En fonction des rallyes, on adaptait notre organisation. C’était passionnant. Je me suis amélioré au fur et à mesure des vols et ma liberté était totale. Les pilotes étaient des vrais professionnels et me permettaient de pouvoir imaginer des cadrages incroyables. Celui de Nouvelle -Zélande, Eric Thumb, était un virtuose, d’une précision hallucinante. On reconnaissait la spéciale juste avant le départ, en repérant les plus beaux spots et une fois le départ donné, Eric déroulait sa partition, il savait exactement quoi faire et où aller. On se parlait peu, c’était magique. La fameuse spéciale de Whanga Coast, le long de la mer de Tasmanie me laisse un souvenir indélébile. Ce n’est pas pour rien qu’une des photos de cette spéciale a fait la couverture de Vertical Attitude.

Jean Marc Pastor

Rallye – Infos : L’évolution du matériel et des logiciels font que pas mal de monde peut se mettre à la photo, selon toi c’est une des explications que les professionnels ont de plus en plus de mal à continuer ?

Jean Marc Pastor : Oui, certainement. Mais la communication change aussi avec son époque et aujourd’hui, un partenaire mettra plus de moyens pour produire de la vidéo. La photo prend moins d’importance, c’est comme ça. Mais ça n’empêche pas de continuer à pouvoir vivre de la photo mais il y a moins de place. Il faut encore plus se diversifier et surtout se différencier.

Rallye – Infos : Quel reste ton meilleur souvenir en rallye ? 

Jean Marc Pastor : Il y en a plein, tu l’imagines. C’est dur de faire un classement. Ça dépend quel critère tu choisis.

L’année 2004 dans son ensemble restera LA plus belle année en WRC. Quand tu travailles avec des moyens importants, du matériel photo dernier cri, un hélico juste pour toi sur la plupart des manches, c’est une vraie liberté et rien n’est impossible. Et rallye après rallye, tu sors des « plaques » d’une autre planète, tu le vois dans les yeux des gens. C’est le genre de sentiment que tu ne vis pas fréquemment dans une vie. L’exposition lors du Mondial de l’Auto des premières photos vues du ciel sur un stand de 270 m2, entre Peugeot et Citroën, restera un grand moment. Tous les pilotes qui passent sur le stand et qui te félicitent, les patrons des grandes marques qui prennent le temps de profiter des tes photos, c’était juste impensable quand j’ai commencé à faire mes premières photos de rallyes.

Rallye – Infos : Toi qui a connu le haut niveau mondial, que penses-tu de l’évolution des rallyes ? 

Jean Marc Pastor : Ça a pas mal bougé en 15 ans ! A l’époque, je prédisais que cette discipline rencontrerait de grandes difficultés à cause de l’écologie, de la sécurité routière, bref, de l’image qu’elle renvoie au grand public. On le voit bien, les marques ne considèrent plus la compétition routière comme indispensable dans leur plan de communication. 

La preuve : quand Ogier gagne, est-ce qu’on en parle dans la presse grand public ? Non. Est-ce que tu vois beaucoup d’affiches de rallyes dans les concessions ? Encore non ? Aujourd’hui, on communique sur l’écologie, sur l’économie, bref, aux antipodes de l’essence même du rallye. Cette évolution n’est pas bonne pour le rallye et sans doute que les années à venir seront encore plus difficiles. Les passionnés seront toujours au rdv, mais pour combien de temps encore ? Difficile à dire.

Rallye – Infos : Revenir en refaire ça te titille pas parfois ?

Jean Marc Pastor : Non, j’ai tourné la page de WRC. J’ai juste envie de revoir des potes qui faisaient partie de la bonne bande que nous étions. Romano, Daniel, Cacha, Bas, Manrico, Stuart, Colin, Bob, Seiki, Richard, Estéban… bref, les compagnons de route. Ce n’est pas exclu que je n’y retourne pas juste pour ça, avec certainement un boitier à la main. Juste pour le fun ! 

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